Complotisme et vérités

22/06/2020

Il n'y a pas de théorie du complot, il y a DES théories du complot, bien distinctes les unes des autres.

Et il y a aussi des vérités qui dérangent et qu'il est confortable de faire passer pour complotistes.

Certains incriminent encore (et de plus en plus) les Juifs. Propriétaires des plus grandes banques, ils influeraient sur les décisions de chaque gouvernement. Comme historiquement seuls les Juifs pouvaient pratiquer l'usure, qu'ils soient aujourd'hui encore à la tête des banques n'est absolument pas impossible, mais cela ne peut en aucun cas signifier que tous les Juifs sont responsables de cette situation et encore moins qu'ils en sont coupables. Dans leur ensemble, ils souffrent tout autant que les non-Juifs de l'influence des banques sur les gouvernements. Si celle-ci nous importune, incriminer les Juifs est donc tout autant facile, que délirant et inutile. En revanche, nous ne sommes pas impuissants face au pouvoir du monde financier et bancaire : nous pouvons nous impliquer pour donner moins de pouvoir à l'argent, par exemple en en désirant moins pour acheter des objets futiles, nous pouvons utiliser le troc davantage ou axer notre existence davantage sur des plaisirs non matérialistes. Nous pouvons aussi militer pour que la définition du mot richesse change et cesse de ne s'exprimer qu'en valeur monétaire. Nous pouvons enfin nous adresser aux banquiers et leur exprimer le fond de notre pensée : c'est d'ailleurs parce que certains le font depuis des années qu'aujourd'hui des placements un peu plus éthiques sont apparus (à nous encore de jeter un regard critique dessus). Nous pouvons aussi fuir les banques, mais c'est vraisemblablement prendre le risque d'un chaos dont on ne sait jamais ce qui peut émerger...

Certains incriminent Big Pharma qui voudrait vacciner tout le monde de force et en profiter pour nous "pucer". Big Pharma fait payer des fortunes pour des prothèses ou des médicaments qui n'en valent pas un dixième et, aux Etats-Unis, on ne compte plus le nombre de familles qui doivent choisir entre manger et se soigner (lire mon travail sur la dette américaine). Si nous devons nous impliquer pour faire advenir un autre système, c'est notamment à cause de pareils scandales. Big Pharma promeut également des médicaments dangereux juste pour faire davantage de profits. Ah mais au fait, le but d'une entreprise n'est-elle pas justement de faire des profits ? Les responsables de tous nos maux sont-ils donc réellement les patrons de l'industrie pharmaceutique ? Le problème n'est-il pas plus vaste ? Qui s'élève aujourd'hui pour dire qu'une entreprise devrait avoir un autre but que faire du profit ? Qui s'investit pour donner aux entreprises les moyens de viser cet autre but ? On ne peut pas plus reprocher à Big Pharma qu'à d'autres que dans un système libéral et productiviste, elles cherchent à être plus compétitives que les autres, reprochons-nous plutôt à nous-mêmes de ne pas avoir une vision plus précise du bien commun et de ne pas nous mobiliser davantage et concrètement à son bénéfice.

Quand je défends, ce que je fais souvent, une théorie qui diverge du discours officiel ou standard, mon opinion se base sur le recoupement de dizaines de sources, de textes, de livres, mais aussi sur des témoignages directs d'experts et autres. Mon opinion est aussi basée sur la confrontation de nombreux faits qui soit vont tous dans le même sens et confortent mon hypothèse, soit vont dans des sens divergents et m'amènent à réfléchir encore. Enfin, je dépassionne ma réflexion : même si les faits sont touchants ou révoltants en apparence, je pose à distance l'émotion le temps où j'évalue sa plausibilité. 

La relation affective que l'on a à ce que l'on estime être une vérité est loin d'être sans conséquences.

Ce qui est préoccupant chez beaucoup de complotistes, c'est qu'ils sont sûrs de détenir la vérité et veulent l'asséner à tout prix car ils sont dans le fond persuadés d'être supérieurs (plus intelligents, plus futés, plus "dans le coeur", plus informés, etc...). Parce qu'ils sentent qu'ils ont bon coeur (même les pires tyrans s'en convainquent, en général) et qu'ils été ému par une colère, une peur ou une tristesse, leur surévaluation d'eux-mêmes leur fait prendre leurs croyances pour la vérité et celles des autres pour des imbécilités. Effets de manche, intimidations, humiliations, toutes les techniques de manipulation y passent alors, pour imposer leur point de vue, tout en se cachant cependant que c'est là l'objectif visé - car ce type de personnes est toujours prêt à jurer par ailleurs qu'il "déteste le pouvoir" ! - . Si l'on s'oppose de façon convaincante, ils mettent fin à la conversation en disant qu'il n'y a pas de vérité (et les faits alors ?) ou que chacun a la sienne. Or cette dernière croyance annihile tout espoir d'unir les êtres humains vers un but partagé qui leur soit profitable (comme celle d'un monde plus émancipant), chacun continuera donc alors à s'entredéchirer pour sa vérité pendant de longs siècles l

Croire que l'on a une légitimité pour exprimer une opinion simplement car "il n'y a pas de vérité" est juste être dans une surévaluation du soi, qui n'est jamais bonne à qui que ce soit et ne contribue pas au bien commun : mais qui s'en préoccupe encore? C'est tellement plus cool de choyer son nombril, non ?



© 2017 Anne-Marie Estour. Tous droits réservés. Crédits photos Anne-Marie Estour et Webnode
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