Faut-il décroître ou pas ?

05/06/2026

Mauvaise question.

Certains débats viennent et reviennent et clivent juste un peu plus à chaque fois car ils passent à côté du fond.

Nous apprenons en cours de français à commencer par définir les termes du sujet d'une rédaction; dommage qu'ensuite nous l'oubliions, car nous tomberions sans doute plus souvent d'accord.

Commençons donc par rappeler ce qu'est la croissance.

Il s'agit d'augmenter la production de richesses. Jusque-là tout le monde est d'accord. Mais qu'est-ce qu'une richesse ?

Tout être humain un tant soit peu cohérent devrait répondre, sans hésiter, qu'il s'agit d'une ressource dont on a besoin.

L'air pur pour respirer : richesse.

La terre propre : richesse.

L'eau, la nourriture, la sécurité, un abri, du lien, de l'harmonie, du sens, être utile, les partages, etc... : richesses, richesses, richesses !

Je suis à 100% en faveur de la croissance de tout cela et tout le monde devrait l'être : il n'y a aucun débat.

Là où il y en a un, c'est que les personnes dont les convictions sont fausses au sujet de la croissance sont tellement puissantes que leur discours est prédominant. Elles sont convaincues que la richesse peut être ce qui est convoité au-delà des besoins, même quand des ressources sont utilisées sans être remplacées, même quand cela crée des accumulations de substances toxiques en des points où elles ne sont pas biodégradables ou même quand cela est pris à autrui. 

Elles confondent, en fait, richesse et prédation. Leur discours est répété au point de générer une forme d'hallucination collective mais le vol n'enrichit pas, il mène droit en prison : à désirer ce qui ne nous appartient pas, nous nous aliénons. Nous contractons des dettes, certaines que nos enfants paieront, or ils sont tout ce qu'il restera de nous qui compte vraiment.

La question n'est pas de décroître ou pas, elle est d'arrêter de vivre à crédit et de se comporter en délinquants immatures.


Mais la maturité ne se décrète pas.

Thich Nat Than, un émigré vietnamien, célèbre enseignant du bouddhisme, répondait à un journaliste qui lui demandait comment il jugeait les pirates en mer qui avaient tué tant de boat people qui tentaient du fuir le Vietnam au moment de la guerre : "Élevé dans les mêmes conditions qu'eux, j'en serais arrivé aux mêmes actes".

Je n'ai pas de mérite à être écologiste. J'ai vu mon père réparer nos objets dans mon enfance. Nous avions un compost, comme tout le monde à la campagne. Le chien mangeait les restes. Nous cultivions une partie des légumes et nous allions chercher le lait à la ferme à vélo. Je chantais à mes poupées ou leur donnais des conférences sur la vie (déjà) dans une chambre avec vue sur le coucher du soleil (un tableau de maître chaque soir...). Je dansais avec les copines ou nous jouions dans les jardins, les champs, le foin : à côté de cela, la télé paraissait ennuyeuse. J'allais à vélo à l'école. Ensuite, ma vie a juste continué comme elle était. 

Enfin pas tout de suite. Quand je suis arrivée en ville, tout en moi s'est rebellé. Je lisais tant de souffrance dans les visages, je voyais tant de gaspillage, pas de cycles, je découvrais des magasines où l'on ne parlait que de mode -- je ne voyais même pas l'intérêt -- , les voitures m'asphyxiaient. Ma seule force a été de continuer à vivre comme cela me semblait juste, à une époque où l'écologie et le bio n'avaient vraiment pas la côte, alors que j'imagine que d'autres campagnards se sont juste adaptés. Mais cette force de résister, elle aussi je l'ai héritée... d'une famille où l'on vivait en fonction de valeurs plus que d'intérêts depuis plusieurs générations.

Si j'étais née en ville, dans une famille d'opportunistes au sein d'un environnement laid et si je n'avais pas eu d'espace où m'amuser, pire, si j'avais été violentée, "défendre la planète" alors que personne n'aurait jamais défendu mes intérêts, n'aurait sans doute toujours pas de sens pour moi aujourd'hui. Je n'imaginerais pas pouvoir vivre autrement qu'en me consolant par des achats ou en passant mes nerfs sur mes proches ou des objets et je n'imaginerais même pas non plus que quoi que ce soit puisse m'apporter plus de joie, pire, je ne saurais pas pouvoir accéder à la joie, ni sans doute oser la désirer.

Alors la question de la décroissance des achats est, en fait, celle de savoir comment briser les déterminismes. Quand on dit qu'il faut d'abord défendre le pouvoir d'achat pour embarquer vers la préservation des ressources, on se trompe : être écologiste ne coûte rien car on consomme peu alors un minimum de revenu suffit -- cela dit, ce minimum doit être impérativement garanti et garanti à tous ! -- . L'écologie demande, en revanche, de l'imagination. C'est elle, la vraie première marche vers la sortie des déterminismes. Elle seule permet de se demander où et comment sont produits nos objets, où disparaissent nos poubelles, quel sera l'avenir de nos descendants. Elle seule permet de concevoir comment vivre autrement et se satisfaire plus et mieux qu'en consommant, en roulant, en voyageant loin ou en détruisant des biens ou des gens.

Le débat à avoir sur la décroissance des achats est donc, en fait, un débat sur l'imaginaire. Alors comment le développer ? On sait faire. Il faut du temps pour se poser : l'écologie ne requiert pas d'argent mais du temps, oui. Un dépaysement. Des questions. Sortir de la dépression en se focalisant sur ce que l'on peut apporter à autrui. Etc... Et sur le plan pratique, la liste de ce qui peut être mis en place est infinie. Pourquoi ne pas emmener les jeunes n'ayant connu que la laideur travailler à faire revivre les innombrables communes quasi-abandonnées ? Pourquoi ne pas faire réparer aux saccageurs de biens de vieilles bâtisses en pierre où ils seraient logés sous de hautes voûtes rassurantes, car la violence témoigne, avant tout, de peurs terribles ? Pourquoi ne pas offrir des séances d'art-thérapie transgénérationnelles et faire dessiner en groupe des passés idéalisés et des avenirs, radieux ou dystopiques, pour, à travers eux, se raconter et se réparer mutuellement assez pour imaginer des conditions de vie plus propices à tous ?

Une fois les imaginaires remis en mouvement, la question de la décroissance ne se pose pas, elle s'impose. La décroissance viable n'est pas produire moins, dans un premier temps, mais acheter moins, gaspiller moins, polluer moins. Et cela nous enrichit car nous sommes moins malades; nous avons moins à dépolluer; la balance des imports-exports est rééquilibrée; nous remboursons plus facilement notre dette et nous empruntons moins.

Alors soudain, les autres pays, jaloux, nous emboîtent le pas. Ceux qui commençaient à s'industrialiser ne tombent pas dans nos erreurs anciennes et se focalisent sur la production d'objets dix fois plus durables et réellement utiles plutôt que de prendre le risque de continuer à s'ensevelir eux-aussi sous les déchets (déjà qu'ils réceptionnaient les nôtres depuis longtemps...). Les modes ne les intéressent pas, ils se focalisent sur le low-tech malin qui change la vie sans créer de dépendances.

Les guerres ont moins lieu d'être car la compétition sur les matières premières freine sec. On respire.

Parce que moins de main d'œuvre est occupée à produire en usine, il y en a davantage pour éduquer, soigner et isoler les bâtiments mais surtout plus aux champs pour une agriculture vraiment verte. Les aliments sont plus chers mais on ne risque plus sa vie à les consommer, donc on est satisfait.

Les investisseurs se réveillent d'une longue hypnose et décident qu'il est finalement moins risqué d'investir là où la population prend soin durablement des ressources, alors les pays vertueux sur le plan environnemental sont aussi ceux dont les parts de dette sont les plus achetées. Pour faciliter cette évolution, les placements à court-termes ont été régulés et ceux de quelques instants, comparables à des jeux d'argent criminels, sont interdits. La population a enfin compris l'importance de se mobiliser contre ce type d'absurdité. Comme l'épargne rapporte moins, on investit dans l'économie réelle et comme l'argent circule à nouveau, tout le monde est plus riche.

Voilà, l'humanité est presque sauvée. On cherche juste encore à copier la photosynthèse pour obtenir une énergie qui produit de l'oxygène, en attendant on circule moins et on s'est habitué à chauffer moins aussi, ce qui limite certaines pathologies. Bref on vit mieux, on imagine, on partage.

Tout ce que nous avons fait a juste été d'évoluer mentalement et de réguler un peu.

Nous nous aliénons à des mythes, acceptons d'en changer. Mais acceptons aussi de voir les innombrables blessures à refermer avant.


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© 2017 Anne-Marie Estour. Tous droits réservés. Crédits photos Anne-Marie Estour et Webnode
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