Poésie et contes
L'auteur partage ici des oeuvres de jeunesse
Poésie
Les étoiles
M'être enfoncée dans des
eaux troubles,
Des eaux profondes,
Avoir sombré,
Grisée, par les courants salés,
Ton coeur dans mes oreilles
Toujours plus bas,
La mer sans fond,
Le ciel au bout de l'eau.
Remous et tourbillons.
Vous savez,
Au fond, le sable fait comme des
nuages et l'on peut y chiper les
étoiles qu'on collectionne ici.
Elles sont jaunes et sauvages, et
quand elles pulsent, elles avancent
aussi.
Profond on croit mourir parfois.
Sous les réverbères
Diamants sur l'asphalte.
Inatteignables.
.
Pardonne-moi mes silences, mes temps de solitude,
Pardonne-moi mes peurs et mes incertitudes,
Et si je semble folle à chercher sans arrêt,
Regarde leur folie
Et comprends que je plonge
Laissant des bouts de moi et des larmes à flots
Pour juste un mouvement.
;
Connu,
L'amour au-delà de l'amour,
Et même l'au-delà de l'amour.
Mais jamais reconnu.
- Failles de l'âme aux mailles fines, étroites et denses -
Rien n'est perdu
Qui ne s'avance
Héraldique, inconstant, précis,
Traçant ma voie avec des serpes
Affûtées par l'esprit.
I erased your smile
From the list of happy sights
I might
Ever see again
I knew that I had
Had
All you could give me
By then
And it had to be the end
Ich werde night Frau M. sein
Ich werde night Frau M. sein
Ich werde night Frau M. sein
Ecouter les contes
Voir ci-dessous.
Trois contes initiatiques et oniriques à lire ou écouter.

Flammeau
Petite, Flammeau avait quitté sa famille et elle était partie poser les grandes questions au monde.
La terre était couverte de neige et parfois Flammeau devait marcher longtemps avant de trouver des réponses. Cependant cela ne la troublait guère car elle ne se lassait pas d'admirer le scintillement multicolore à ses pieds.
C'est avec générosité que ses premières rencontres, les légumes, lui expliquèrent que ses yeux la trompaient. Où voyait-elle des couleurs ? Le tapis de neige était blanc et froid.
Flammeau baissa la tête. La fraîcheur des parures des légumes l'émerveillait et elle voulait le leur dire mais ils ne comprenaient pas son langage. Elle les amusa tout d'abord et ils ne lui en voulurent pas, mais lorsqu'elle leur parla des grandes questions, ils lui tournèrent le dos. Flammeau fut surprise puis un peu triste, non pas de se retrouver seule -était-on jamais seul? Il y avait tant d'ombres, tant de reflets...- mais parce qu'elle découvrait que certaines créatures, une fois hors de terre, commencent à mourir.
Elle-même avait commencé à vivre une fois au grand jour. L'espace extérieur la nourrissait et la faisait grandir.
Elle aurait pu trouver le chemin fastidieux, et c'est vrai qu'elle n'avait pas bien chaud, mais elle dansait et sautillait sur la neige et parfois elle regardait le ciel.
Bientôt elle arriva à un endroit où la neige avait fondu et elle perçu un éclat bleuté d'une pureté inégalée. Elle s'approcha, fascinée, et découvrit Aiguemarine.
Le minéral avait dû fournir un tel effort pour faire fondre la glace autour de lui qu'il était épuisé et transi. Alors Flammeau le prit contre elle, lui offrit tout ce qui était feu en elle et Aiguemarine sembla se réchauffer.
Il commença à parler des grandes questions et de la réponse et Flammeau se sentit légère et heureuse. Il ne dit jamais que la neige était multicolore mais Flammeau eut l'impression qu'il la voyait ainsi lui-aussi.
Alors qu'elle le croyait presque réchauffé, il roula soudain plus loin dans la neige. Elle voulut le rattraper et c'est alors qu'elle découvrit que ses forces l'avaient quittée. Comme une étoile trop lourde, elle s'effondra sur elle-même et gela à son tour.
Ce qui l'aurait peut-être étonné, si elle avait pu se voir alors, c'est qu'en gelant elle avait pris la forme d'Aiguemarine... Mais dès lors elle n'était plus capable de se rendre compte de quoi que ce soit.
Plusieurs années passèrent et à l'intérieur d'elle, un enfant pleurait. Il pleurait et pleurait, et elle, pour qu'il se taise enfin, peut-être aurait-elle bien voulu qu'il meure.
Un matin, cependant elle se sentit un peu réchauffée et quelques jours plus tard, elle fut même capable de rouvrir les yeux.
Près d'elle un chêne avait poussé. Il était encore jeune - et Flammeau sut tout de suite qu'il resterait toujours jeune - mais autour de lui la neige avait fondu, l'eau lui avait permis de grandir et il était déjà fort.
Elle vit que l'arbre regardait le monde. Il avait un œil sous chacune de ses branches et ses yeux souriaient. Quelques uns la regardaient et, curieusement, ils l'écoutaient aussi.
Elle avança de quelques pas et elle s'aperçut que partout où elle allait la neige fondait, laissant juste de petites flaques étincelantes.
Elle fit le tour du chêne et courant, dansant, elle s'engagea à nouveau sur le chemin. Elle souriait, souriait, et pourrait-elle jamais s'arrêter?
Elle avait tant à vivre, tant à donner.

La voiture-soleil
La voiture-soleil est passée. La jeune fille court derrière. Elle a emprunté la route qui mène vers les sommets scintillants. Des milliers de jeunes filles et de jeunes garçons la devancent et la suivent. Des plus vieux aussi.
Des illusions d'anges blancs ou noirs leur barrent parfois la route et les retiennent avec de longs discours qu'ils croient parfois comprendre. Ils les écoutent un instant et certains repartent. D'autres se perdent et d'autres encore font demi-tour.
Parfois les anges disparaissent et l'on pourrait croire que le brouillard les cache, mais la jeune fille sait que ce n'est pas le cas. Elle aimerait bien pouvoir se fier à eux pourtant. Cela rendrait l'ascension plus facile.
L'altitude lui coupe le souffle. Elle imagine le bleu éblouissant du lac au sommet. Elle court plus lentement à présent.
Elle voit les visages autour d'elle changer, grossir, être immenses soudain et contre elle. Eux-aussi sont inquiets. Ils regardent droit devant et elle se demande ce qu'ils voient. Que voit-elle?
C'est alors qu'elle comprend qu'ils vont tous se noyer et elle cesse de courir. Elle imagine les reflets que le soleil a sur l'eau à certaines heures. Il est inutile de monter davantage.
Son cœur se serre. Où aller? Si l'auto-jaune les a trahis, à quels signes se fier? Dans la nuit noire, elle tend l'oreille et le monde reste muet.
Alors elle ne bouge plus. Elle s'est mise en escargot et malgré tout ça lui mord le ventre. Elle vomit.
Lorsqu'elle n'est presque plus personne, elle doit inventer un autre quelqu'un. Il n'y pas de vraie mort possible. La vie est partout.
Alors elle crie : "Je veux la voiture-soleil et si je ne peux pas l'avoir, je veux mieux encore! J'exige le meilleur! Entends-tu, Dieu? J'exige le meilleur!"
Des voix sorties de l'hébétement halluciné répondent que dieu n'existe pas.
- Ah vraiment?! Mais je m'en fous! Il n'existe pas? Eh bien, je le crée!
Et tous reculent parce qu'elle tient le soleil dans ses mains à présent. Personne ne sait comment il est arrivé là. "Décidez que le monde est sans limites et il s'ouvre, concevez Dieu, il vous exauce !"
Mais lorsqu'elle se tait tout est à nouveau silencieux. Elle voudrait pouvoir dormir mais elle est libre, elle doit tout inventer.
Elle ne veut rien inventer.
Elle s'assied ; elle va s'allonger mais tous ceux qui l'entourent commencent à lui lancer des pierres. Cela se tient haut dans le ciel, un soleil, pas moyen de le laisser par terre; il faut respecter les règles.
Elle avance péniblement. Son regard balaye le sol, les arbres et les hommes à la recherche d'un indice. Le soleil lui glace bizarrement les mains.
Soudain un petit homme sautillant apparaît, disparaît puis réapparaît. La jeune fille admire sa peau couleur de miel.
Tout à coup, secoué par des cascades de rire, il décoche une flèche au cœur du soleil qui devient chaud comme un gâteau juste sorti du four et commence à s'élever doucement de lui-même. Le jeune homme disparaît de nouveau puis réapparaît au volant de la voiture-soleil. La jeune fille le rejoint et ils s'élèvent lentement dans l'espace.
Une nuée de petites flammes progresse autour d'eux et la jeune fille reconnaît ses compagnons de route. Lorsque l'auto et son conducteur s'évanouissent et qu'elle se retrouve seule dans l'univers infini, elle les regarde calmement.
Ils ne disparaissent jamais et elle s'étonne de n'avoir pas remarqué plus tôt à quel point ils lui ressemblent tous.
STELLAIRE
Il était une fois trois petites, toutes petites filles, à quatre pattes sur un grand papier blanc. Leur peau était fine et transparente, leur sang coulait en rouge et en bleu, chaud dans leurs veines.
Stellaire était la plus menue et la plus grande et comme elle dessinait sur le papier, elle s'exclama : "Moi, mon crayon n'existe pas et je peux bien écrire tout ce que je veux, car j'aurai toujours de la place. Mon crayon ne laisse pas de trace."
Jasmin dit qu'elle mentait et qu'elle voyait bien ce qu'écrivait Stellaire, en rouge :"comme la passion qui déchire et qui pleure du sang", comme sur son dessin à elle. Elle leva sa main pour le dévoiler et le mot "LUI" apparut. Non, pas lui, pourtant, mais un monstre grotesque et horrifiant qui fit hurler Jasmin d'angoisse.
- Où est le point du "I"!? Où est mon point?! Je l'avais écrit, je le sais, je m'en souviens!
Elle sanglota : "J'avais fait bien attention, c'était un joli point. Oh, ce n'est pas juste!".
Gui avait mis ses mains sur les oreilles et tremblait tout de même sous ces cris stridents. Stellaire restait parfaitement impassible : "Idiote, tu n'as qu'à le réécrire ton point. Arrête ton cirque!". Seulement Jasmin ne pouvait le remettre car le mot était monstrueux avec son "U" à trois jambes et elle ne voulait plus jamais devoir le regarder. Stellaire dit :"Eh bien, je vais le ré-écrire, moi !". Oui, mais cela ne changerait rien, cela n'expliquerait pas pourquoi le premier point était parti.
Et rien n'était vraiment remplaçable.
- Je le chercherai partout!
- Toujours chercher un point? Autant mourir, conclut froidement Stellaire et elle se remit à copier son alphabet des nombres.
C'était Gui qui avait baptisé ainsi cette suite commençant par un et s'arrêtant pour l'instant à deux mille huit cent quarante-deux. "Un" voulait dire "dieu" et "deux mille huit cent quarante-deux" voulait peut-être dire "petits garçons blonds s'appelant David", s'il y avait, bien entendu, deux mille huit cent quarante-deux petits garçons blonds s'appelant David, mais elle n'en savait rien, c'était juste un exemple. Et la suite continuait... Stellaire avait toujours un nouveau nombre à ajouter au chapelet.
- Je ne veux pas mourir, moi, dit Gui. Je veux dire : pas encore.
- Nous grandissons pourtant, et cela ne manquera pas de nous tuer. Quand nous serons grandes nous ne pourrons plus changer. Nous serons trop fragiles pour changer, expliqua Stellaire, que les paradoxes n'émouvaient pas.
Mais que faire alors? Les yeux sur le grand papier blanc, les petites filles méditèrent longuement. Puis Gui s'écria : "Pour ne pas grandir, nous n'avons qu'à cesser d'écrire. Ainsi, rien ne sera figé, le monde nous oubliera et la mort aussi !" .
- Mais ce sera encore piiiiiiire!, se plaignit Jasmin.
Gui eut une autre idée : "Racontons notre histoire sur ce grand papier et ajoutons que nous sommes mortes, comme cela cela ne se produira pas. Allons-y, mêlons nos sangs pour écrire. Nous n'aurons plus rien pour vivre, mais nous serons libres !"
Les enfants se mirent à l'ouvrage. Elles écrivirent longtemps. Jasmin chercha encore parfois le point du "I", mais sans pleurer. Stellaire cessa de recopier des chiffres. Gui mourut.
Les deux petites levèrent alors les yeux du grand papier et, pour la première fois, elles virent où elles étaient. L'espace était immense et des projecteurs les éclairaient. Autour d'elles et dans l'ombre, elles distinguaient des yeux d'amour qui s'allumaient et qui s'éteignaient. Les petites filles eurent un rire gai - triste et gai, mais surtout gai - en découvrant ce spectacle.
Ensuite, enfin, elles purent s'échapper.
Anne-Marie Estour